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Quand l'écriture devient une expérience sensorielle

Dernière mise à jour : 23 avr.


(The English translation follows the French version of the article)


Il y a quelques jours, je regardais un reportage sur l'Inde. Le journaliste filmait les cuisines d'un restaurant en montrant les divers plats servis et les épices qu'ils contenaient. Une fumée dense tourbillonait au-dessus des assiettes. Soudain, pendant une à deux secondes, j'ai senti les arômes de ces plats comme si je me trouvais dans ce restaurant. Mon esprit était parvenu à créer un effluve réaliste à partir d'une simple image.

Cela m'a rappelé une scène de pluie que j'avais écrite la semaine précédente. Dehors, il faisait chaud et sec, et pourtant, j'avais clairement senti le pétrichor, cette odeur caractéristique qu'exhale la terre mouillée.

Ce genre d'expérience m'arrive fréquemment lorsque j'écris. Ce constat m'a poussée à m'interroger. Que se passe-t-il vraiment dans notre cerveau quand on imagine une scène ou un personnage ?


Sentir une odeur en regardant une vidéo, entendre des voix en écrivant, ressentir la chaleur d’un lieu imaginaire… Pour certains, et notamment les auteurs, l’imagination permet de vivre une expérience sensorielle complète, presque tangible.

Ce phénomène fascinant possède en réalité une explication scientifique, qui mêle neuroscience, mémoire et création artistique.

Grâce à l’imagerie mentale, le cerveau est capable de recréer des images, des sons, des textures, des températures et même des odeurs.


Ces expériences sont imaginaires, mais reposent cependant sur l’activation réelle de zones cérébrales impliquées dans la perception. Autrement dit, imaginer une scène équivaut à la percevoir, au moins en partie.

Chez certaines personnes, cette capacité est particulièrement développée. Dans ce cas, les scènes deviennent si détaillées qu’elles donnent l’impression d’être vécues.


Les odeurs sont intimement liées à notre mémoire. Il suffit de sentir un parfum familier pour que les souvenirs et les sensations remontent aussitôt à la surface. Le cerveau est donc capable de reconstruire une odeur à partir d'expériences vécues.

C’est ce mécanisme qui explique pourquoi une scène de cuisine peut faire surgir des parfums précis, une simple image peut suffire à “faire sentir” un lieu.


Il arrive aussi que les sens se mélangent. Ainsi, une image évoque une odeur, un son suggère une texture. On se rapproche ici de la synesthésie, même si, dans le cadre de l’écriture, il s’agit le plus souvent d’une version légèrement différente. Dans ce cas, les sens ne sont pas fusionnés de manière permanente, ils interagissent plus facilement.

Beaucoup d’auteurs décrivent une expérience proche d’un "film intérieur", où les scènes s'enchaînent et semblent incroyablement réalistes.


Cet état correspond à ce que la psychologie appelle le flux de conscience. Lorsque ce phénomène se produit, l'auteur est "immergé" dans son histoire, comme coupé du monde extérieur. Son cerveau fait alors émerger des scènes complètes et cohérentes.

On parle parfois de “rêve éveillé”, mais avec une différence essentielle, puisque l'auteur reste conscient et peut, s'il le souhaite, intervenir à tout moment pour modifier ce qu'il voit.


Dans cet état, les personnages semblent agir de manière autonome. Ils prennent des décisions inattendues, modifient le cours de l’histoire et parfois, surprennent leur créateur. Tout ceci s'explique de manière scientifique et rationnelle. Le cerveau construit des modèles de personnages (traits, émotions, motivations) simule leur comportement dans différentes situations, puis génère des actions cohérentes sans passer par une décision consciente.

Ces “surprises” sont le résultat d’un travail en arrière-plan, semblable à une forme de collaboration entre le conscient et l’intuition.


Notre capacité à “vivre” les scènes que nous écrivons offre plusieurs avantages majeurs. Elle permet de partager des descriptions plus réalistes, avec une immersion plus forte pour le lecteur. Car l’auteur traduit son expérience intérieure en langage au lieu de décrire une scène imaginaire.


Ces phénomènes peuvent impressionner, mais ils sont tout à fait normaux quand on crée. Ils ne posent problème que s'ils échappent à notre contrôle (comme lors d'hallucinations, par exemple). Pour un auteur, c'est au contraire une vraie force qui traduit la puissance de son imagination.


Cependant, cette immersion peut être intense. Après une séance d’écriture, la plupart des auteurs ressentent une fatigue mentale ou émotionnelle, comme après une expérience réellement vécue. Cela m'est arrivé tout récemment lors de la rédaction de l'une de mes novellas. Prendre le temps de “revenir au réel" en douceur est alors indispensable.


Le cerveau humain est capable de simuler la réalité avec une précision étonnante, la science est à présent formelle à ce sujet. Chez l’auteur, cette capacité devient un outil. L’écriture ne consiste plus seulement à inventer une histoire, mais à explorer un monde intérieur où les scènes émergent, évoluent… et parfois surprennent même leur créateur !


En définitive, la science confirme ce que les auteurs pensaient depuis longtemps. L’imagination est une véritable exploration sensorielle et non une simple projection d'images. Le cerveau nous permet de franchir la frontière entre l'imaginaire et le vécu jusqu'à ce que les parfums, les sons et les textures de l'esprit deviennent aussi tangibles que le réel.

Écrire devient alors une plongée dans un univers où nous sommes simultanément acteurs, scénaristes et témoins. Dans nos mondes intérieurs, le pétrichor imaginaire semble aussi vrai que la pluie.

Et c'est là que réside le véritable mystère de la création, notre capacité à faire surgir des univers complexes du néant pour mieux les partager avec nos lecteurs.


Et vous, avez-vous déjà ressenti une odeur ou entendu un son en lisant ou en écrivant ?


Gwen Geddes



***



The Sensory Mind: When the Imaginary Becomes Tangible





A few days ago, I was watching a documentary about India. The journalist was filming a restaurant kitchen, showcasing various dishes and the spices they contained. A thick smoke swirled above the plates. Suddenly, for a second or two, I smelled the aromas of those dishes as if I were standing right there in the restaurant. My mind had managed to create a realistic scent from a simple image.

It reminded me of a rain scene I had written the previous week. Outside, it was hot and dry, yet I had clearly smelled petrichor, that characteristic scent exhaled by damp earth.

This kind of experience happens to me frequently when I write. This realization led me to wonder: what is actually happening in our brains when we imagine a scene or a character?


Smelling a scent while watching a video, hearing voices while writing, feeling the heat of an imaginary place... For some, and particularly for authors, imagination allows for a complete sensory experience that is almost tangible. This fascinating phenomenon actually has a scientific explanation, blending neuroscience, memory, and artistic creation.

Thanks to mental imagery, the brain is capable of recreating images, sounds, textures, temperatures, and even smells. These experiences are imaginary, yet they rely on the actual activation of cerebral zones involved in perception. In other words, imagining a scene is equivalent to perceiving it, at least in part. In some individuals, this capacity is particularly developed, making scenes so detailed they feel lived-in.


Smells are intimately linked to our memory. A familiar fragrance is often all it takes for memories and sensations to rush back to the surface. The brain is thus capable of reconstructing a scent based on past experiences. This mechanism explains why a cooking scene can conjure specific aromas; a simple image can be enough to make one "smell" a location.

Sometimes, the senses even intermingle. An image evokes a scent, a sound suggests a texture. This borders on synesthesia, though in the context of writing, it is usually a slightly different version. In this case, the senses are not permanently fused but rather interact more fluidly. Many authors describe an experience akin to an "internal film," where scenes unfold with incredible realism.


This state corresponds to what psychology calls flow. When this occurs, the author is "immersed" in their story, as if cut off from the outside world. The brain then brings forth complete and coherent scenes. This is sometimes referred to as "waking dreaming," with one essential difference: the author remains conscious and can intervene at any moment to modify what they see.

In this state, characters often seem to act autonomously. They make unexpected decisions, change the course of the story, and sometimes surprise their creator. There is a rational, scientific explanation for this: the brain constructs character models (traits, emotions, motivations), simulates their behavior in various situations, and generates coherent actions without a conscious decision. These "surprises" are the result of background processing—a form of collaboration between the conscious mind and intuition.


Our ability to "live" the scenes we write offers several major advantages. It allows us to share more realistic descriptions, creating stronger immersion for the reader. The author isn't just describing an imaginary scene; they are translating an internal experience into language.

While these phenomena can be-impressive, they are entirely normal during the creative process. They only become problematic if they escape our control (as with hallucinations). For an author, they are a true strength, reflecting the power of the imagination.

However, this immersion can be intense. After a writing session, most authors feel a sense of mental or emotional fatigue, much like the aftermath of a real-life experience. This happened to me quite recently while writing one of my novellas. Taking the time to gently "return to reality" is essential.


The human brain is capable of simulating reality with astonishing precision; science is now formal on this subject. For the author, this capacity becomes a tool. Writing is no longer just about inventing a story, but exploring an internal world where scenes emerge, evolve, and sometimes even surprise their creator.

Ultimately, science confirms what authors have long believed: imagination is a true sensory exploration, not just a projection of images. The brain allows us to cross the border between the imaginary and the lived, until the scents, sounds, and textures of the mind become as tangible as reality.

Writing then becomes a deep dive into a universe where we are simultaneously actors, screenwriters, and witnesses. In our internal worlds, imaginary petrichor feels as real as the rain.

Therein lies the true mystery of creation: our ability to summon complex universes from nothingness to better share them with our readers.


How about you? Have you ever smelled a scent or heard a sound while reading or writing?


—Gwen Geddes




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