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Quand l'écriture devient une expérience sensorielle

Dernière mise à jour : 17 mai




Il y a quelques jours, je regardais un reportage sur l'Inde. Le journaliste filmait les cuisines d'un restaurant en montrant les divers plats servis et les épices qu'ils contenaient. Une fumée dense tourbillonait au-dessus des assiettes. Soudain, pendant une à deux secondes, j'ai senti les arômes de ces plats comme si je me trouvais dans ce restaurant. Mon esprit était parvenu à créer un effluve réaliste à partir d'une simple image.

Cela m'a rappelé une scène de pluie que j'avais écrite la semaine précédente. Dehors, il faisait chaud et sec, et pourtant, j'avais clairement senti le pétrichor, cette odeur caractéristique qu'exhale la terre mouillée.

Ce genre d'expérience m'arrive fréquemment lorsque j'écris. Ce constat m'a poussée à m'interroger. Que se passe-t-il vraiment dans notre cerveau quand on imagine une scène ou un personnage ?


Sentir une odeur en regardant une vidéo, entendre des voix en écrivant, ressentir la chaleur d’un lieu imaginaire… Chez certains, et notamment les auteurs, l’imagination permet de vivre une expérience sensorielle presque tangible.

Ce phénomène qui semble quasi paranormal possède pourtant une explication scientifique, mêlant neuroscience, mémoire et création artistique.

Grâce à l’imagerie mentale, le cerveau est capable de recréer des images, des sons, des textures, des températures et même des odeurs.


Ces expériences sont imaginaires, mais reposent cependant sur l’activation réelle de zones cérébrales impliquées dans la perception. Autrement dit, imaginer une scène équivaut à la percevoir, au moins en partie.

Chez certaines personnes, cette capacité est particulièrement développée. Dans ce cas, les scènes deviennent si détaillées qu’elles donnent l’impression d’être vécues.


Les odeurs sont intimement liées à notre mémoire. Il suffit de sentir un parfum familier pour que les souvenirs et les sensations remontent aussitôt à la surface. Le cerveau est donc capable de reconstruire une odeur à partir d'expériences vécues.

C’est ce mécanisme qui explique pourquoi une scène de cuisine peut faire surgir des parfums précis, une simple image peut suffire à “faire sentir” un lieu.


Il arrive aussi que les sens se mélangent. Ainsi, une image évoque une odeur, un son suggère une texture. On se rapproche ici de la synesthésie, même si, dans le cadre de l’écriture, il s’agit le plus souvent d’une version légèrement différente. Dans ce cas, les sens ne sont pas fusionnés de manière permanente, ils interagissent plus facilement.

Beaucoup d’auteurs décrivent une expérience proche d’un "film intérieur", où les scènes s'enchaînent et semblent incroyablement réalistes.


Cet état correspond à ce que la psychologie appelle le flux de conscience. Lorsque ce phénomène se produit, l'auteur est "immergé" dans son histoire, comme coupé du monde extérieur. Son cerveau fait alors émerger des scènes complètes et cohérentes.

On parle parfois de “rêve éveillé”, mais avec une différence essentielle, puisque l'auteur reste conscient et peut, s'il le souhaite, intervenir à tout moment pour modifier ce qu'il voit (on a tous vécu ce phénomène à de nombreuses reprises !).


Dans cet état, les personnages semblent agir de manière autonome. Ils prennent des décisions inattendues, modifient le cours de l’histoire et parfois, surprennent leur créateur. Tout ceci s'explique de manière scientifique et rationnelle. Le cerveau construit des modèles de personnages (traits, émotions, motivations) simule leur comportement dans différentes situations, puis génère des actions cohérentes sans passer par une décision consciente.

Ces “surprises” sont le résultat d’un travail en arrière-plan, semblable à une forme de collaboration entre le conscient et l’intuition.


Notre capacité à “vivre” les scènes que nous écrivons offre plusieurs avantages majeurs. Elle permet de partager des descriptions plus réalistes, avec une immersion plus forte pour le lecteur. Car l’auteur traduit son expérience intérieure en langage au lieu de décrire une scène imaginaire.


Ces phénomènes semblent impressionnants, mais ils sont tout à fait normaux quand on crée. Ils ne posent problème que s'ils échappent à notre contrôle (comme lors d'hallucinations, par exemple). Pour un auteur, c'est au contraire une vraie force qui traduit la puissance de son imagination.


Cependant, cette immersion peut être intense. Après une séance d’écriture, la plupart des auteurs ressentent une fatigue mentale ou émotionnelle, comme après une expérience réellement vécue. Cela m'est arrivé tout récemment lors de la rédaction de l'une de mes novellas. Prendre le temps de “revenir au réel" en douceur est alors indispensable.


Le cerveau humain est capable de simuler la réalité avec une précision étonnante, la science est à présent formelle à ce sujet. Chez l’auteur, cette capacité devient un outil. L’écriture ne consiste plus seulement à inventer une histoire, mais à explorer un monde intérieur où les scènes émergent, évoluent… et parfois surprennent même leur créateur !


En définitive, la science confirme ce que les auteurs pensaient depuis longtemps. L’imagination est une véritable exploration sensorielle et non une simple projection d'images. Le cerveau nous permet de franchir la frontière entre l'imaginaire et le vécu jusqu'à ce que les parfums, les sons et les textures de l'esprit deviennent aussi tangibles que le réel.

Écrire devient alors une plongée dans un univers où nous sommes simultanément acteurs, scénaristes et témoins. Dans nos mondes intérieurs, le pétrichor imaginaire semble aussi vrai que la pluie.

Et c'est là que réside le véritable mystère de la création, notre capacité à faire surgir des univers complexes de notre simple imagination pour mieux les partager avec nos lecteurs.



Gwen Geddes



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