La résistance s'organise dans l'édition : Hasta la vista, l'IA !
- Gwen Geddes

- il y a 2 jours
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Le numérique a été une bénédiction pour le monde littéraire. Il a favorisé l'émergence de maisons d'édition indépendantes en facilitant la promotion de nos publications et en permettant la généralisation de formats comme l'ePub. Toutefois, l'omniprésence de l'IA provoque désormais une mutation inquiétante de ce secteur.
Pour beaucoup d'auteurs de maisons d'édition indépendantes, dont je fais partie, l'écriture est avant tout un art artisanal, sans but lucratif. Et notre activité est aujourd'hui menacée par deux problèmes majeurs.
Le premier est l'invasion des contenus générés par IA, notamment dans l'auto-édition. Amazon, notamment, est submergé par des textes produits par l'IA, noyant les œuvres de qualité, rédigées de main humaine, sous une masse de contenus médiocres.
Le second est l'appauvrissement de notre langue. Par crainte d'être assimilés à ChatGPT, les auteurs commencent à modifier leurs habitudes. Désormais, nous évitons presque tous l'utilisation des tirets longs, des deux-points ou des phrases trop alambiquées. Cette autocensure destinée à s'éloigner des marqueurs distinctifs de l'IA, risque d'aboutir à une uniformisation de la littérature.
Ne l'oublions pas, la littérature est le reflet d'une culture, d'une époque, de nos peurs et nos rêves. Son uniformisation serait une catastrophe culturelle. L'IA va-t-elle supprimer peu à peu la créativité et l'imagination ? Sans être alarmiste, les risques sont grands si ne réagissons pas rapidement.
Sans parler du vol de la propriété intellectuelle, puisque les géants de l'industrie ont entraîné leurs modèles en exploitant des œuvres littéraires sans consentement ni rémunération de leurs auteurs, célèbres comme inconnus.
Une question se pose : comment détecter efficacement les textes rédigés par l'IA ? La réponse est simple : c'est impossible ! (oui, je suis une rebelle, j'ai utilisé deux fois des deux-points sur une même ligne !)
Comme le mentionnait le journal Cybernews en octobre 2024, des ouvrages comme Jane Eyre, Orgueil et Préjugés, Harry Potter, ou même la Bible (oui, LA BIBLE !) sont signalés par les détecteurs comme étant... « probablement générés par IA » ! Sans être Jane Austen ni Charlotte Brontë, j'ai fait le test avec certaines de mes publications datant de 2013 ou 2014 et j'ai eu droit au même résultat.
Plus le style est travaillé, plus il risque d'être jugé artificiel par des algorithmes incapables de distinguer la qualité stylistique de la régularité générée par un schéma mathématique. C'est tout de même un comble !
Mais cela signifie donc aussi que des romans rédigés par de l'IA seront détectés comme humains...
Dans ce cas, à part faire appel à son bon sens de lecteur, comment reconnaître une oeuvre rédigée via une IAG ? Certes, pour l'instant, les textes produits par ChatGPT, Claude ou Gemini sont très mauvais (phrases étranges, intrigue inexistante, incohérences et structures de phrases typiques de l'IA) mais jusqu'à quand ?
La bonne nouvelle est que, face au risque de disparition de l'imagination humaine, la résistance s'organise autour de la défense de la création authentique.
Au Québec, les professionnels du livre ont pris les choses au sérieux depuis plusieurs années déjà, par souci de préserver la souveraineté culturelle et les québécismes, qui pourraient être "effacés" par des modèles entraînés sur des données francophones internationales.
L'UNEQ (Union des écrivaines et des écrivains québécois) a imposé des clauses de « non-entraînement » et réserve les subventions publiques exclusivement aux œuvres rédigées sans l'aide de l'IA.
Les petites maisons québécoises se mobilisent également pour garantir des catalogues « zéro IA ». Plusieurs dizaines d’éditeurs ont adhéré au mouvement le Regroupement pour l’Art Humain (RAH), dont XYZ, Hurtubise et Multimondes, avec cette promesse : «Nous nous engageons à soutenir les créateurs·rices en refusant l’utilisation de l’intelligence artificielle dans les œuvres que nous publions»".
Dans la même mouvance, depuis février 2026, Le Prix des Libraires du Québec demande aux maisons d'éditions de confirmer par écrit que les ouvrages qui seront en lice pour leur récompense sont bien des romans rédigés par une main humaine.
En France, Après une longue inertie, les choses commencent à bouger un peu depuis le mois d'avril.
Le Sénat a adopté à l'unanimité une loi (Proposition de Loi "Darcos" - Avril 2026) instaurant une présomption d'utilisation des œuvres par les systèmes. Les fournisseurs d'IA devront détailler leurs sources d'entraînement, et le débat progresse vers l'obligation d'une mention
"généré par IA".
En parallèle, des initiatives et des pétitions militent pour une certification des oeuvres comme étant le fruit d'une véritable réflexion humaine. C'est ainsi qu'a vu le jour Fabrication Humaine, afin de valoriser le travail des artistes face à la machine. "[...] Ce label ne vise pas à stigmatiser le recours à l’IA mais permettre à chacun d’agir (« consommer » un bien culturel), en connaissance de cause. [...]" peut-on lire sur leur site Internet.
Merci à ma consoeur Emilie Querbalec d'avoir publié sur Facebook un post sur ce label, que j'ai découvert grâce à elle.
Aux Etats-Unis, les choses bougent aussi, pour infraction volontaire du copyright, cette fois. Cinq grands groupes d'édition se sont associés à l'auteur Scott Turow en mai 2026 et ont engagé des poursuites contre Meta pour l'utilisation frauduleuse de leurs publications afin d'entraîner ses modèles de langage.
L'intelligence artificielle a son utilité, y compris pour les auteurs, bien entendu. Refuser le modernisme serait vain. L'IA permet de faciliter des recherches de synonymes ou de dégrossir des recherches documentaires, par exemple (à condition, bien sûr, de vérifier par soi-même la véracité des informations obtenues). Mais, en aucun cas, elle ne peut ni ne doit remplacer un écrivain bien réel.
À l'instar des acteurs qui luttent pour ne pas être remplacés par leurs doubles numériques, les écrivains et les éditeurs se rebellent enfin pour rappeler que la littérature est une rencontre d'humain à humain et qu'elle doit le rester. Et c'est une excellente nouvelle. L'écriture est un partage d'expériences, d'émotions, d'images extraites de nos esprits. C'est ce qui constitue son charme et sa beauté. Je n'ai aucune envie que Skynet écrive mon prochain roman, pas plus que je n'ai envie de lire des "bouses" écrites par Skynet !
Pour conclure sur ce thème, je partage avec vous une citation du scientifique Carl Sagan, que j'aime tout particulièrement :
"What an astonishing thing a book is. It’s a flat object made from a tree with flexible parts on which are imprinted lots of funny dark squiggles. But one glance at it and you’re inside the mind of another person, maybe somebody dead for thousands of years. Across the millennia, an author is speaking clearly and silently inside your head, directly to you. Writing is perhaps the greatest of human inventions, binding together people who never knew each other, citizens of distant epochs. Books break the shackles of time. A book is proof that humans are capable of working magic."
"Quelle chose étonnante qu'un livre. C'est un objet plat, issu d'un arbre, doté de parties souples sur lesquelles sont imprimées une multitude de curieux petits gribouillis noirs. Mais il suffit d'y jeter un regard pour se retrouver à l'intérieur de l'esprit d'une autre personne, quelqu'un peut-être décédé depuis des milliers d'années. À travers les millénaires, un auteur s'adresse à vous, clairement et silencieusement, au fond de votre tête, directement à vous. L'écriture est peut-être la plus grande des inventions humaines, liant entre eux des gens qui ne se sont jamais connus, des citoyens d'époques lointaines. Les livres brisent les chaînes du temps. Un livre est la preuve que les êtres humains sont capables de faire de la magie."
Puissions-nous faire que cette citation soit toujours vraie dans les décennies à venir.
Gwen Geddes
Sources (liens cliquables) :
Manifeste pour la défense de la création authentique (Québec)
Le Prix des libraires du Québec instaure une exigence relative à l’IA générative dès l’édition 2026 (Québec)
Proposition de loi Darcos (France)
Présomption d'utilisation des oeuvres par l'IA : vote unanime du Sénat, l’Assemblée doit suivre (France)
Label fabrication humaine (France)
Your essay was AI-generated, so was the Bible, Harry Potter, and Bohemian Rhapsody
IA : aux États-Unis, auteurs et éditeurs portent plainte contre Meta et Mark Zuckerberg (USA)
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